« L’ESSENCE DEVOREE »
Des flots écarlates coulent de mes bras. Insidieusement, ils se changent en ruisseaux de nuit et la lune s’y balade en chantant. Pour traverser, je la prie de me recueillir sur son radeau, j’implore sa pitié mais elle refuse ! Je dois alors plonger dans ma mélasse pour rejoindre l’autre rive. Je m’enlise, mes poumons s’emplissent de sang pourri. Mes yeux s’ouvrent au sortir de ce cauchemar tandis qu’un criquet géant m’ouvre la boîte crânienne avec un couteau d’argent. Il offre des amuse-bouche encépahaux à ses amis ; le langage se perd dans leurs entrailles. Une fraise savante s’est installée au sommet d’une fourchette. Elle hurle : "Ce que tu manges aujourd’hui te mangera demain !". La stridence de cette scande m’oppresse. Je l’avale. C’est insuffisant. Elle persiste et chante : "Ce que tu manges aujourd’hui te mangera demain !". A l’autre bout de la pièce, un croque mitaine claque des doigts régulièrement. A raison de deux coups par seconde, il lui faut une minute pour nous rendre fous. Il moleste le rythme de nos vies. Je me demande quel est mon âge mortel. Sur la table, les plats se dévorent les uns les autres. Pour briser la chaîne du carnage, j’en saisis un. Alors, je me souviens que deux criquets gentils hommes devisent sagement en savourant mon cerveau. Je me verse un peu de larmes de crocodile pour noyer mon chagrin et mon fruit rouge. Dans un miroir face à moi, je vois mes souvenirs. Fenêtre ouverte sur la pensée qui s’évapore. La glace devient alors un piège à idées... je réalise que toute réflexion se fait à l’envers. Sur le plafond, les mouches attroupées lèvent la tête vers le sol. Elles attendent, elles salivent devant le festin futur. Les convives se recyclent.
Équinoxe
Commentaire du poème, par son auteur
« L’ESSENCE DEVOREE »
Il est essentiel pour comprendre ce texte de comprendre les métaphores qui s’y développent. Ce texte est une réflexion sur le langage et sur l’usage que nous en faisons. Il n’est en aucun cas une succession de tableaux immondes ayant pour but une jouissance cruelle de ma part ( !). Le narrateur doit être envisagé comme un sujet universel en lequel le lecteur s’identifiera (d’où le recours à la première personne du singulier pour la narration). Le rapport qu’il entretient avec les objets qui l’entourent et qui en l’occurence sont des êtres doués de parole symbolise le rapport de force mis en place en guise de rapport à l’Autre (ne pas voir dans l’usage de ce terme de référence à Jean-Paul Sartre). Nous sommes en quelque sorte le résultat de modifications, d’influences que j’ai choisi de figurer par le thème du repas ; tour à tour, nous mangeons et nous nous faisons manger, tour à tour, nous subissons l’influence et nous faisons subir l’influence. L’usage désordonné et anarchique du langage aboutit à un renversement des valeurs et des normes (non pas la norme réductrice mais l’ordre attendu) et au fur et à mesure du processus de perversion du sens, nous aboutissons à une situation paradoxale où la production nous dirige. Ce qui devrait être subordonné à notre volonté aspire notre pouvoir de penser, liberté fondamentale de l’Homme, pour mieux nous soumettre en nous phagocytant. Sont ici visés les média abrutissants et au delà, le non sens absolu de la société de consommation où les êtres sont aliénés à des désirs absurdes, dans une ambiance d’absurdité généralisée PUREMENT ILLUSOIRE, comme l’exprime la nouvelle domination des criquets savants. Par l’écriture de ce texte, j’ai donc tenté de provoquer une réflexion sur le sens et le non sens ainsi que sur la part de responsabilité du sujet dans l’abrutissement généralisé qui nous submerge et au sujet duquel il est facile de se plaindre passivement.